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  • Mathieu Ros

Les Passeurs : Comment on a lancé un magazine papier sur le futur de la montagne en pleine crise

Updated: May 4, 2021

C’était tôt pendant le confinement. Le vrai. Le premier. L’original. Le père de tous les confinements. Comme mon métier c’est de faire des magazines, en particulier de ski et de snowboard, je recevais alors plutôt des nouvelles peu réjouissantes. Mais là c’était différent.


C’était Laureline Chopard et Anne Galienne qui m’appelaient. Je les connaissait un peu, juste assez pour savoir que je les trouvais cool et que leur travail m’intéressait. Comme tu comprends vite, à l’école, qui sont les cool kids, sans trop savoir dire pourquoi. Dans ma cour de récré, Laureline et Anne c’était de celles que tu prenais en premier dans ton équipe. Et pas pour jouer les goals volants.


Faire un mag à trois : Zoom est ton ami (hebdomadaire)


Alors quand elles m’ont parlé de monter un projet ensemble, j’ai failli leur dire oui sans écouter beaucoup plus. Mais je ne voulais pas avoir l’air trop mort de faim, alors j’ai écouté, et ce qui a suivi m’a encore plus plu. Il s’agissait de parler et d’écrire sur tout ce qu’on ne pouvait pas vraiment se permettre dans nos métiers respectifs. Parler de la montagne autrement, envisager des futurs souhaitables. Rassembler des gens autour du projet. Et en faire un magazine. Bref, tous les voyants clignotaient vert, au milieu de la Chartreuse printanière dans laquelle se déroulait la scène.

Je me souviens, je n’ai eu qu’une condition avant d’aller plus loin et m’occuper de mes kids qui hurlaient sur mes talons : qu’on paie les auteurs le plus possible, qu’on ne fasse pas un magazine au rabais en mégotant sur les contributeurs. Ça leur allait, on s’est donnés rendez vous la semaine suivante sur Zoom (à l’époque c’était un peu excitant et presque subversif).

C’est comme ça qu’a commencé un des projets les plus cools de ma vie éditoriale, avec deux filles à fond et une idée de première catégorie. Anne, Laureline et moi, on s’appelait tous les lundi à 14h30, et le nom de code de notre projet c’était « Le Pas Dans le Vide ». On a d’abord parlé d’argent, de graphistes, de comment on fait un magazine, avec qui on voulait le faire, ce qu’on mettrait dedans… Et petit à petit, on a recruté Les Passeurs, comme Yul Brynner et Steve McQueen dans Les 7 Mercenaires.


Monter une équipe

« Guns are expensive, why don’t you hire men? »

Ce projet a été pensé dès le début comme un collectif. D’abord parce qu’on ne peut pas porter un truc de ce niveau d’ambition à trois (quoique, ces filles sont sacrément solides, de vrais, euh, lamas) et surtout parce que l’enjeu demandait un maximum de points de vue différents. On a donc recruté chacun dans nos réseaux. Sont ainsi arrivés, - Chris Peter, le boss de Wanaka, avec qui les filles travaillaient déjà, et qui nous a fait une vidéo promo bien rythmée, et pris en charge tout le coté graphique du magazine, - Loic Giaccone, que je connaissais pour son gros boulot chez Skipass.com, et son engagement citoyen écologique, - Emilie Maisonnasse, qui fait des études pour gagner sa vie chez G2A, - Jérôme Folliet, mon gars sûr pour tout ce qui est chiffres et stations, rencontré il y a 6 ans sur twitter (sic) et déjà partenaire sur Ski Magazine, - Dom Daher, qui a géré toute la partie iconographique toute en jonglant avec ses deux enfants, ses trois appareils photo, et la traversée régulière du lac Léman et/ou de la frontière suisse, - Anne Turpin, qui a piloté deux gros dossiers, la playlist culture et les how to, - Stewart Sheppard qui se lève aux aurores de l’autre coté de l’Atlantique, - et une équipe de journalistes triés sur le volet pour traiter les sujets qu’on voulait denses et fouillés : Patricia Oudit, Marie-Stéphane Guy, Éric Carpentier, Jocelyn Chavy, Guillaume Desmurs, Nicolas Thomas.

Et en même temps qu’on montait cette troupe digne d’un épisode de Carnivale, il ne fallait pas perdre de vue l’essentiel, le coeur, le sang, la lave…


Chercher des sous


Pour monter un magazine, les bonnes idées et les bonnes résolutions ne suffisent pas. Il faut du cash! Heureusement, les filles savaient comment faire, surtout Anne dont c’est quasiment le métier. Dans l’idée collaborative fondatrice, on avait prévu de faire appel au financement participatif, mais aucun de nous n’avait jamais fait ça. On a donc pris les bons conseils de potes (merci Amélie!) et écouté ce que nous disaient les pros (merci Kisskiss). Lancé à la rentrée, quasi hors confinement, on a tout fait pour que ça marche, même une vidéo.

Avec des objectifs un peu revus à la baisse (c’était stratégique) et de la love money comme un torrent printanier, on a assez rapidement atteint le plancher, ou le plafond, qu’on s’était fixés. Mais ça ne suffisait pas à payer tout ce qu’on avait à financer : les journalistes (100€ du feuillet, pour ce genre de mag, c’est ambitieux), les graphistes (ils travaillent beaucoup et du coup c’est pas complètement donné), les imprimeurs (de vrais vampires aux dents de papier et au sang de pantone jaune), etc.

Anne est donc entrée en piste, elle a été chercher les meilleurs prospects, et ça a répondu vite, que ce soit Les Arcs qui trouvaient le projet super, l’Agence Savoie Mont Blanc qui voulait voir les 2 premiers numéros et qui nous a financés en conséquence, ou encore Auvergne Rhone Alpes Tourisme (la page 143 du numéro 1 est bien exhaustive). Car ce qu’on avait prévu, aussi, c’est qu’on n’aurait ni pu ni branded content, 100% indépendant!

Les Ateliers Design Fiction et la Boulangère Parapentiste

10 novembre 2021. C’est la première fois que j’anime un atelier de design fiction, et ça reste une expérience initiatique dont je me souviendrai comme d’une meilleure journée de poudreuse. Le plus dur, certes, était peut être de réunir les participants, mais une fois qu’ils sont tous autour d’une table virtuelle, il faut encore les faire échanger! Et le moins qu’on puisse dire c’est que ça a marché! Laureline et Anne avaient bossé dur, avec tout le collectif, et nous avaient préparé un programme aux petits oignons, on avait des slides, on était (vaguement) entrainés, bref il ne restait plus qu’à partir en live. Le coeur de ces ateliers, ce sont les données d’entrée, en l’occurence les grands scénarios du moment sur le climat, l’agriculture, la démographie, l’énergie, que les filles ont su résumer et rendre digestes pour préparer les tables rondes.

Et ensuite le travail, c’est d’imaginer les futurs (si possible) souhaitables. Le jour J, je me retrouve avec dans mon équipe des vrais cadors, comme JP le boss de l’OT de La Clusaz, Alexandre l’ingénieur en agronomie tropicale, Solène l’étudiante aux Gobelins, ou Margot la consultante abonnée au Magic Pass. On invente notamment ensemble le métier de boulangère parapentiste, pendant qu’un autre groupe entraine des abeilles en Tarentaise avec des soldats armés de pinces à épiler. On pense même à des méthodes pour réguler la télétransportation… Le deuxième atelier, quinze jours plus tard, est tout aussi intense, et on en sort avec de quoi remplir plusieurs magazines. J’ai notamment la chance d’y cornaquer Patrick Arnaud, de Serre Che, qui nous parle de Samivel et de son Fou d’Edenberg, un bouquin qui va me marquer, sorte d’Heidi pour amoureux de La Grave. C’est Laureline qui se colle au débrief, et ce n’est pas une mince affaire. Le résultat est impressionnant, et il occupe 16 pages dans le premier numéro, richement illustrées par les collages de Chris.


Le Totem d’immunité


À noel, évidemment, on n’avait pas fini les articles, et si les bons élèves (Eric et Loic se reconnaitront) avaient assuré l’essentiel, il fallait encore aller chercher les autres auteurs de dossiers par des rappels réguliers. On avait même prévu des conférences de rédaction virtuelles où chacun peut faire état de ses avancées, de ses questions, de ses doutes voire de ses critiques. Et aussi questionner Dom sur l’iconographie des sujets, un thème redondant et passionnant qu’on était contents de lui laisser gérer! À la nouvel an, même Laureline n’avait sorti que 7 des 10 scenarios de design fiction prévus à la base, mais on se dit que ça suffira bien, vu l’ampleur que prend le dossier. En parallèle, on apprend que chez Danone il faudra serrer la ceinture de l’interview que nous accorde Emmanuel Faber, pour cause de remous en internes. Bref tous les petits soucis d’un magazine, avec en prime les aléas d’une première.

On avait prévu une scéance de travail collaborative, et c’est sous les auspices du Totem de Flaine, merveilleux hotel classé, et grâce à la générosité et l’envie de Eric Belluardo et son équipe, qu’on a pu se retrouver en plein COVID dans la plus belle suite de cet endroit exceptionnel. On y passe 3 jours à tout reprendre, tout fact-checker et reconstruire, avec quelques scéances de ski de rando quasi interdites et de belles tranches de rigolade. En redescendant de ces moments volés au temps et à la pandémie, le premier numéro des Passeurs est quasiment fini, et le mois de janvier 2021 définitivement.

Envoie le PDF et le Pantone cherra

C’est dans la dernière ligne droite qu’on voit les meilleurs coureurs, et pour le coup on a eu quelques problèmes sur blessures. Une graphiste en burn out (pas à cause de nous, mais on en pâtit), un imprimeur en panne d’encre (plus de Pantone jaune #xxx aux 2 ponts?!), des annonces gouvernementales qui tarissent la saison et les des troupes qui fatiguent… On perd un peu de temps et d’energie, mais enfin, le 22 février 2021, le « bon à tirer » est envoyé, le magazine peut partir à l’impression.

Les rebondissements, les petits tracas, les aller-retours. Le 18 mars, après s’être pas mal arraché les cheveux, on reçoit la livraison dans notre entrepôt secret près de Bourg Saint Maurice. Les Passeurs est né, un an après nos premiers échanges. On a sorti un nouveau magazine, exigeant à tous points de vue, différent, en pleine crise mondiale.

Le bilan

Une année de travail.

  • 98 mails de Laureline et 272 de Anne dans ma boîte mail,

  • Plus de 2000 exemplaires du magazine, un vrai succès vu la fond exigeant, le tarif exorbitant, et la méthode de distribution très (trop) peu agressive,

  • Prêts pour un deuxième numéro, qui sortira à l’automne 2021,

  • Un collectif compact et riche de son hétérogénéité, qui ne va faire que grandir à mesure que l’esprit des passeurs atteint les crètes et déborde dans les vallées,

  • Ce magazine existe. Et au delà de l’objet, l’esprit qu’on a voulu insuffler plane sur la montagne. C’est un début.

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